Déboulonner Spinoza ? Pas sans l’avoir vraiment lu !
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Spinoza à Amsterdam
Sous la plume de son rédacteur en chef, Michel Eltchaninoff, la revue Philosophie Magazine publiait, dans son numéro de mars 2025, une salve vivifiante contre la philosophie de Spinoza, ce philosophe du XVIIe devenue le chouchou du XXIe. Il a raison. Il ne faut pas laisser l’adulation suspendre le jugement. Sa critique portait sur cinq points : la vision géométrique, le déterminisme total, une critique du conatus comme désir de persévérer dans son être et la négation du mal. La question du déterminisme est un très beau problème, qui continue de nous occuper (à bas bruit, sans que ça n’entrave franchement notre quotidien, il faut bien le dire). Jouissons-nous de libre arbitre ou sommes-nous (pré) déterminés ? Si nous sommes prédéterminés, à quoi bon fournir des efforts pour nous améliorer ? Si nous sommes libres, comment nous ajuster au monde de manière cohérente ?
On trouvera ici ma réponse partielle à M. Eltchaninoff publiée dans le numéro d’avril 2025.
Ceux qui voudraient en savoir davantage trouveront le texte de M.Eltchaninoff dans sa quasi-intégralité à la suite. Pour finir la marche, ma réponse intégrale, telle qu’elle a été envoyée à la revue, que je remercie chaleureusement pour sa publication.

Et si on déboulonnait Spinoza ?
Michel Eltchaninoff
Extrait partiel du Philosophie Magazine n°187.
Spinoza est le chouchou de notre époque. Préférant l’éthique à la morale, critiquant l’aliénation religieuse, refusant de dévaluer la place du corps, ce promoteur de la joie par la connaissance nous subjugue. Au point de ne plus questionner son idéal mathématique, son déterminisme, son vitalisme, sa négation du mal et de la liberté. Alors, osons l’impensable : mettons à l’épreuve la pensée de celui qui est devenu le « gendre idéal » de la philosophie !
Spinoza a été le diable de la pensée moderne, il est devenu notre nouvelle idole. Son nom a été plusieurs siècles durant le synonyme infamant d’athée, de matérialiste, de révolutionnaire, d’ennemi de la religion. Depuis quelques décennies, il est couvert d’éloges. Qualifié de « miracle » – lui qui ne croyait pas aux miracles – par Frédéric Lenoir, il devient « le meilleur des philosophes », selon le YouTubeur Cyrus North, après que Gilles Deleuze l’a qualifié de « prince des philosophes ». Dans d’innombrables ouvrages et émissions, on propose d’« être heureux » ou d’« avoir raison » avec lui, et on proclame même qu’il peut « nous sauver la vie ». Les spécialistes continuent d’étudier son œuvre et les zones d’ombre de sa biographie. Des philosophes en reprennent la lecture, à l’instar de Pierre Zaoui (dans Spinoza, la décision de soi, réédité l’an passé en poche), ou s’en inspirent pour aborder la vie politique et économique contemporaine (comme, par exemple, Antonio Negri ou Frédéric Lordon). On retraduit son œuvre. Le concept de joie est sur toutes les lèvres. Paradoxalement, cet auteur difficile est devenu l’une des grandes portes d’entrée de ceux qui souhaitent s’initier à la philosophie. Lire son ouvrage majeur, l’Éthique, est devenu l’équivalent d’un ultra-trail sur les pentes du mont Blanc, le défi intellectuel par excellence. Les trois syllabes de son nom résonnent dans les facultés, les séminaires d’entreprise, les dîners en ville et les stages de coaching. Spinoza est partout, unanimement vénéré. Avec son beau visage doux, son ambition de changer la vie, son côté tranquillement iconoclaste, il est devenu le gendre idéal de la philosophie. Son génie le mérite. Mais notre enthousiasme est suspect, car il n’y a rien de pire, pour un philosophe, que d’être célébré et couvert de louanges.
On entend partout Spinoza prêcher la béatitude par la raison, l’immanence et la divinité de la nature, la liberté comme connaissance de soi, l’importance de penser à la vie plutôt qu’à la mort. Mais on ne discute plus guère avec lui, on ne lui adresse aucune critique. Il a gagné par K.-O. Alors renfilons les gants. En effet, sa pensée n’est pas un texte sacré mais une conception très particulière du monde, du savoir et de l’homme. Et celle-ci n’est pas forcément convaincante. Bref, faisons ce à quoi nous encourageait Spinoza lui-même : ne pas se moquer, ne pas polémiquer, ne pas s’extasier ni se lamenter… Mais comprendre.
LE GRAND SÉDUCTEUR DU XXIE SIÈCLE
Comment expliquer la séduction qu’exerce Spinoza sur nous ? Considéré comme hérétique dans une période d’orthodoxies, il est devenu l’un des grands modèles de l’esprit libre. Éduqué dans la communauté juive d’Amsterdam, il remet en cause le récit biblique, la théologie traditionnelle, et est violemment exclu de la synagogue en 1656. Il doit déménager, s’installe dans un village où il exerce une profession de pointe – le polissage de verres destinés à l’optique – mais sans occuper de poste universitaire. Engagé corps et âme dans la recherche philosophique afin de découvrir des biens authentiques, loin de la quête de la richesse et des honneurs, il édifie à mains nues un système où tout se tient. Inspiré par son aîné René Descartes, ennemi, comme lui, de la tradition d’Aristote, il s’éloigne pourtant fortement de la méthode et des conclusions du Français. S’il s’entoure d’intellectuels novateurs, il reste en marge durant toute sa vie. Célibataire menant un train de vie très modeste, publiant ses ouvrages avec parcimonie pour échapper aux persécutions des autorités religieuses et civiles, Spinoza est un héros de la pensée.
Ses thèses sont en adéquation avec les convictions d’une bonne partie d’entre nous. À une époque de domination religieuse, le philosophe ose s’attaquer au Dieu de la Bible. Selon lui, ce dernier n’est pas un super-individu transcendant, doué de volonté, qui passe son temps à récompenser et à punir les humains, et à qui il faut plaire par les sacrifices les plus pénibles. Le Dieu de Spinoza se confond avec tout ce qui existe, il est immanent à la nature. On saisit mieux la fureur des juifs et des chrétiens de son temps face à un homme qui appelle Dieu quelque chose qui n’a plus rien à voir avec celui qu’ils prient. Par ailleurs, Spinoza ne méprise pas le corps et ses passions, ne fustige pas a priori nos défauts et nos vices. Il est un adepte de la liberté d’expression et de la lecture critique des textes sacrés. Il propose une voie d’épanouissement de soi qui mène à la joie et à l’amour de ses semblables. C’est l’exercice de la vertu elle-même qui procure du bonheur, et non un long chemin de souffrance dans l’espoir d’une récompense future. Il propose une voie de compréhension du monde et de réforme de soi qui exclut toute aliénation religieuse ou politique. À partir des années 1980 à peu près, à une époque de reflux du marxisme en Europe, ce philosophe du réel et du corps, ennemi des idéaux inatteignables et des passions religieuses, adversaire du dualisme, a tout pour plaire à des personnes désireuses de se perfectionner sans béquilles idéologiques.
Mais la fascination qu’il exerce est plus profonde. Elle tient à l’approche même du philosophe et peut provoquer un sentiment de révélation. Spinoza refuse de fustiger nos faiblesses morales. Il ne juge, ne condamne jamais, au nom de la conviction suivant laquelle, pour le dire simplement, chacun fait ce qu’il peut, agit en conformité avec son être physique et psychique. Il est tout aussi vain de critiquer un menteur ou un glouton que de reprocher à un chat de miauler ou à une pierre de tomber vers le bas. Et l’on ne changera pas une personne qui se conduit mal en lui expliquant qu’il ne fait pas bien. Il faut pouvoir remplacer des passions tristes par d’autres affects, qui nous élèvent, mais en douceur.
Cette approche réaliste permet de déployer une éthique qui n’a rien d’une leçon de morale. En effet, chez Spinoza, tout est lié : la manière dont nous tentons de comprendre ce qui nous entoure, notre énergie vitale (qu’il appelle puissance d’être), notre rapport à autrui et notre sentiment de bien-être ou de mal-être intérieur. Au lieu de dresser des barrières étanches entre la connaissance, la physique, l’éthique et le bonheur, il postule une solidarité profonde entre eux. Si j’utilise bien ma raison, je comprendrai, par exemple, qu’il ne faut prendre en considération que les causes motrices. Si un ouragan a lieu, c’est à cause de certains phénomènes météorologiques identifiables, et non pour punir les humains de leur mauvaise conduite. En comprenant mieux les phénomènes naturels, les appétits qui animent mon corps, mes désirs, j’agis sur tous les plans à la fois. Je deviens à la fois plus savant, plus puissant, plus moral et plus joyeux. Mon amélioration ne se fait pas aux dépens de la vie de mon corps, du bien-être d’autrui, de ce que je sais, car toutes ces dimensions s’alimentent les unes les autres et permettent de devenir meilleur. Chez Spinoza, la confiance dans la rationalité ne conduit pas à un idéalisme oublieux du réel mais me fait agir, vivre, aimer mieux. Qui pourrait refuser une telle promesse ?
VISION GÉOMÉTRIQUE ET DÉTERMINISME TOTAL
L’une des particularités de Spinoza est qu’il déploie sa pensée des affects et de la joie dans le langage d’une métaphysique purement démonstrative, un peu comme si les Sex Pistols chantaient sur une variation de Jean-Sébastien Bach. Spinoza prétend philosopher à la manière des géomètres afin d’enraciner toutes les questions qu’il aborde dans un édifice d’une parfaite rigueur logique. À moins de lire l’Éthique, son ouvrage le plus célèbre, en vagabondant de scolies en appendices, pour bénéficier d’une écriture plus déliée, il faut en passer par des définitions préalables, des axiomes et des postulats, des propositions qui font référence aux précédentes pour finalement échafauder un système achevé où tout se tient. Les démonstrations sont conclues par de secs « CQFD ». Mais, d’un point de vue logique, justement, c’est problématique, car les définitions, les axiomes et les postulats restent indémontrables. Si l’on admet que la « cause de soi » (c’est la première définition de l’ouvrage) est « ce dont la nature ne peut être conçue qu’existante », on a déjà accepté l’idée suivant laquelle concevoir Dieu revient à dire qu’il existe. Je ne pense pas que beaucoup de lecteurs iraient plus loin. S’ils le font, c’est en connaissance de cause ! Un autre problème est que, dans une telle axiomatique, on définit des mots par d’autres, que l’on n’a pas définis. On tient les postulats pour évidents, alors qu’ils ne le sont pas. Bref, la méthode spinoziste – qui se distingue de celle de Descartes, comme Spinoza l’assure dans son Traité de la réforme de l’entendement – a tous les défauts des géométries classiques, celle d’une volonté de rigueur absolue qui bute sur le caractère indémontrable de ses premiers éléments. La méthode mathématique impressionne par son apparence de perfection mais elle pose davantage de problèmes qu’elle n’en résout.
Ceci n’aurait qu’une gravité toute relative – après tout, chacun pense avec les moyens et les perspectives de son temps, et son horizon comme celui de Hobbes et de Descartes est la révolution galiléenne, qui soumet la physique à l’outil mathématique – si cette volonté de faire de sa philosophie une science rigoureuse ne privilégiait un concept central pour tout l’édifice de Spinoza : la nécessité. « Il n’est rien donné de contingent dans la nature », écrit-il dans la première partie de l’Éthique, et « toutes les choses sont déterminées par la nécessité de la nature divine à exister et à produire un effet d’une certaine façon ». Puisque Dieu ne représente pas une volonté étrangère – qui pourrait ne pas agir comme elle le fait – mais le nom de la rationalité de ce tout qui existe, ce qui se produit possède une nécessité absolue. Même nos actions, que nous croyons – par ignorance, prétend Spinoza – effectuer librement, sont le résultat de la nécessité de notre être physico-psychique individuel. Nous ne connaissons pas de façon parfaite tous les enchaînements causaux qui nous entourent ou nous meuvent, mais nous pouvons, en comprenant plus et mieux, améliorer notre connaissance des choses et augmenter notre capacité d’action. Le déterminisme total est un coup de génie philosophique. Il règle d’un seul coup beaucoup de questions compliquées : la volonté de Dieu ou le libre arbitre humain. Si tout ce qui arrive est nécessaire, il n’y a rien à déplorer, rien à quémander, rien à regretter. La seule tâche à accomplir, au lieu de se torturer ou de juger autrui, est de devenir plus savant. De combien de misères nous libère Spinoza !
Le problème est qu’il est difficile d’envisager un strict déterminisme de la nature. Premièrement, la question du libre arbitre se pose de façon brûlante. Nous savons que, au moins dans certaines situations, nous avons le choix, que nous nous dirigeons consciemment vers une direction et que cela a des conséquences morales. Parfois, nous prenons l’initiative et brisons la chaîne de causalité naturelle et/ou sociale qui aurait dû prévaloir. Les grandes ruptures, les actes de dissidence ou de résistance constituent autant d’événements qui rompent la rationalité prévisible. Spinoza répond que ce choix libre n’est qu’une illusion, due à une connaissance lacunaire des raisons profondes qui nous poussent à agir de telle ou telle manière. C’est imparable – car, de cette façon, je peux expliquer à un résistant ou à un collaborateur que leur choix était inscrit dans leur nature et leur histoire personnelle, qu’ils n’ont fait que suivre. Mais c’est faible, car l’explication de nos actions n’est pas donnée. Si j’ai agi ainsi, c’est que j’étais fait pour me diriger dans cette direction. Je n’ai donc rien choisi mais juste suivi ma nature – ma complexion, dit Spinoza. Tu n’es pas libre, tu es juste ignorant des causes qui t’ont déterminé, explique-t-il. C’est une manière de fermer la porte au nez à une expérience humaine cruciale et largement partagée, celle de la liberté.
Quant à l’Univers, le philosophe le voit lui aussi totalement déterminé. Or les sciences de la nature ont montré, depuis le début du XXe siècle, sans pour autant renoncer à la rationalité, que c’était faux. Le réel est traversé d’accidents, d’événements qui sont imprévisibles. L’argument de l’ignorance ne suffit plus, parce que c’est au cœur même de la matière, la plus microscopique comme la plus étendue, que se nichent les relations d’incertitude découvertes par la mécanique quantique. Célébré au XVIIe siècle comme une victoire de la rationalité sur l’autorité du discours religieux, le déterminisme ne sert plus, depuis longtemps, de cadre logique au monde. Quelques décennies après Spinoza, Leibniz a d’ailleurs réintégré la contingence dans la métaphysique, démontrant qu’on peut à la fois obéir à la rationalité du plan divin et traverser personnellement des bifurcations imprévisibles.
VOULOIR VIVRE À TOUT PRIX ?
Une autre règle de base du spinozisme doit être interrogée. C’est celle que le philosophe, après Hobbes, résume avec le terme latin de conatus, dérivé de conari, qui signifie « entreprendre ». « Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être », affirme Spinoza. Traduction métaphysique du principe d’inertie formulé par Galilée, le conatus meut tous les corps, en particulier les vivants et les hommes, vers une augmentation de puissance. Le désir humain n’est pas, pour Spinoza, la tentative toujours décevante de pallier un manque, mais un principe de puissance en expansion, qui apporte plénitude et joie. C’est ce qui lui permet de dire, contre les morales misérabilistes ou sacrificielles, que devenir meilleur et devenir plus fort sont une seule et même chose.
Mais, tout exaltante que soit cette idée – Nietzsche l’appréciera –, ne faut-il pas laisser de la place, dans notre nature, à autre chose que ce vouloir-vivre a priori ? Voulons-nous toujours l’accroissement de notre être ? Ne sommes-nous pas quelquefois capables de nous sacrifier pour quelqu’un ou quelque chose – ce qui est pour Spinoza parfaitement incompréhensible ? N’avons-nous pas, en tant qu’humains, un rapport absolument singulier à la mort ? Nous savons avec certitude qu’elle arrivera, tout en ne sachant pas du tout en quoi elle consistera. Outre cette motricité vitale que nous partageons avec les autres vivants, nous devons également faire avec une existence hantée par la finitude. Enfin, la pulsion de mort vient souvent combattre la pulsion de vie. Si, pour Spinoza, l’objet de la philosophie ne peut être que la vie, les questions que nous nous posons sur son terme ne peuvent être évacuées du revers de la main.
Une autre évidence spinozienne qui mérite d’être interrogée est la supériorité du monisme sur le dualisme. Pour Spinoza, le corps (tout ce qui est étendu, donc les corps et mon corps) et l’âme ne sont que les modes d’être d’une même substance, qui est la Nature (c’est-à-dire Dieu). La question de la communication de la substance pensante et de la substance étendue dans mon propre être, qui avait donné du fil à retordre à Descartes, est du même coup évacuée. Aujourd’hui, le neuropsychologue Antonio Damasio fustige l’« erreur de Descartes », qui séparait le corps et l’esprit, alors que la prégnance des émotions montre, d’après lui, qu’ils sont intimement liés. À ses yeux, c’est simple : Spinoza avait raison – c’est d’ailleurs le titre d’un autre de ses ouvrages. Mais c’est faire un mauvais procès à Descartes que de lui reprocher de séparer l’âme et le corps, alors qu’il cherche à comprendre leur union très étroite, qui s’exprime dans le plaisir, la douleur ou encore les émotions. Certes, le dualisme a mauvaise presse : il isole, il sépare, il abstrait. Mais ne crée-t-il pas, au cœur de la description de la structure du monde, une indispensable distance entre certaines réalités, qui permet la différenciation, la singularité, le rapport à autre chose que sa propre substance ? Si le dualisme pose autant de problèmes qu’il en résout, il a le mérite de ménager une place à l’altérité. Or, du point de vue métaphysique, celle-ci est absente du monde spinoziste. On y développe sa puissance d’être. On trouve une personne belle parce qu’on la désire, et pas l’inverse. On projette sur autrui sa propre identité et sa puissance. Sans grand ni petit autre, sans aucun hiatus entre soi-même et autrui, peut-on vraiment sortir de soi ?
LA NÉGATION DU MAL
La solution spinoziste, qui consiste à refuser le négatif, l’altérité, conduit à la délicate question du mal. Elle est au cœur d’un échange épistolaire entre le philosophe et un certain Willem van Blyenberg. Ce courtier en grain, passionné de philosophie, est torturé par une question : si Dieu est, comme l’affirme Spinoza, cause de tout ce qui existe, alors est-il responsable du mal ? La réponse du philosophe est sans appel : « Je n’accorde pas que la faute et le mal soient rien de positif. » Et la décision d’Adam de goûter au fruit défendu, paradigme de la faute, « considérée en elle-même, implique autant de perfection qu’elle exprime d’être ». C’est juste « la privation d’un état plus parfait » du point de vue humain, pas de celui de Dieu. Il donne l’exemple de la cécité. Si l’on dit qu’il manque la vue à l’aveugle, c’est uniquement du point de vue de ceux qui voient. Mais considérée dans son essence individuelle, l’aveugle ne manque de rien. Retraduisons la formule en termes plus crus. L’assassin, le violeur, ne font positivement rien de mal. Ils font ce qu’ils peuvent, et qui est conforme à leur nature présente. Certes, s’ils avaient une juste connaissance de la nature et de leur propre fonctionnement, ils n’agiraient pas ainsi. Mais comme ils ne l’ont pas, nous ne pouvons pas dire qu’ils sont mauvais. Spinoza reste coûte que coûte fidèle à sa formule selon laquelle « par réalité et par perfection j’entends la même chose ».
Mais alors, si c’est parfait, pourquoi changer ? Nous sommes donc contraints de conclure que, premièrement, nous ne pouvons pas appeler mauvais le méchant, et que, deuxièmement, le processus qui fait passer quelqu’un d’un état méchant, malheureux, impuissant et ignorant à un état meilleur, plus joyeux, plus puissant et plus savant demeure bien mystérieux. Le mal, le négatif, la fausseté, le malheur, n’existent chez Spinoza qu’en tant qu’on leur tourne le dos. Tout comme il refuse d’examiner la possibilité de l’acte libre, le philosophe ne peut regarder le mal en face. C’est une manière d’ignorer le tragique de nos existences, le goût de la transgression, la volonté de faire le mal.
La manière dont Spinoza articule la connaissance, la puissance, le bonheur et l’éthique est d’une ingéniosité extraordinaire. Elle donne tellement envie d’y adhérer. Mais accepter Spinoza, c’est simplifier le réel sur un terrain immanent et régi par la nécessité, la loi de la puissance vitale, le refus de prendre au sérieux l’acte libre et le mal radical. Spinoza est un onguent. Il fait du bien. Il nous améliore même… à condition de fermer les yeux sur certaines énigmes, essentielles, de notre condition.
Illustration : William L. pour PM
Déboulonner Spinoza ? Pas sans l’avoir vraiment lu
Marie-Claude Sawerschel
Dans le dernier numéro de Philosophie Magazine de mars 2025, Michel Eltchaninoff sollicite la réaction de ses lecteurs après avoir joué le jouissif trouble-fête dans le cortège de vénérations que nos contemporains vouent à Spinoza.
Sa première salve concerne la pseudo-rigueur d’une pensée géométrique comme celle de l’Ethique : « D’un point de vue logique, c’est problématique, car les définitions, les axiomes et les postulats restent indémontrables : ” C’est évidemment le cas, comme dans tout ce qui touche les définitions et même les axiomes en mathématiques. Wittgenstein l’avait montré dans une formule raccourcie très parlante : « Wenn ich will, dass die Türe sich drehe, müssen die Angeln feststehen1 . En effet, il est impossible de penser si on remet en doute tous les termes sur lesquels repose, précisément, l’acte de penser. C’est la limite du doute hyperbolique de Descartes qui ne remet jamais en question, dans ses Méditations métaphysiques, le fait que le terme de « mains» désigne bien les organes de l’existence desquelles il entreprend de douter. Au moins, peut-on, avec la méthode géométrique de Spinoza, clairement isoler les termes qui fonctionnent comme les « gonds fixes » de la pensée et entreprendre de réfléchir à ces notions précises, ce qu’une pensée plus métaphorique ou plus imagée rend impossible.
La deuxième critique, plus trapue, et même franchement sérieuse, porte sur la question du déterminisme, qui assimile le libre arbitre à un pur fantasme.
Selon une lecture un peu rapide de Spinoza – celle que M. Eltchaninoff fait mine d’effectuer, nous ne serions pas libres, mais strictement déterminés par un enchaînement de causes extérieures à nous, dans une réaction en chaîne déterministe qui anéantirait toute prétention à la liberté. C’est ce qu’avance Eltchaninoff : “Tu n’es pas libre, tu es juste ignorant des causes qui t’ont déterminé, explique <Spinoza>. C’est une manière de fermer la porte au nez à une expérience humaine cruciale et largement partagée, celle de la liberté”.
La célébrissime scolie de Spinoza : “Les hommes se croient libres pour la seule cause qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés2 semble au premier abord lui donner raison.
Accordons à M. Eltchaninoff, avec Maxime Rovere3, que “si quelqu’un nous disait que tout est déterminé de toute éternité et que, l’instant d’après, il nous incitait à changer de vie, nous serions en droit de nous demander si ses positions sont cohérentes”.4
Pourtant, le paradoxe n’est qu’apparent. Pour le lever, il faut procéder par étapes. La première consiste à comprendre notre résistance au principe du déterminisme : de manière un peu précipitée, nous considérons volontiers la liberté comme une absence de causes déterminant notre volonté. Ce qui, on l’admettra facilement, est déjà un problème logique en lui-même : il ne peut pas y avoir d’effets sans causes. Deuxio, la liberté suppose pour nous la diversité des possibles, comme si les champs de l’avenir étaient totalement ouverts. Tertio, le déterminisme suppose quelque chose comme une prédestination ou, du moins de préordination. Le plus délicat est que nous oscillons sans cesse entre les idées de préordination et celle de libre-arbitre. Le vrai problème est là, dans notre ambivalence, et pas chez Spinoza, mais plutôt avant qu’il ne s’en mêle.
Car Spinoza refuse aussi bien l’idée de préordination que celle de libre arbitre. Dans une lettre à Jacob Ostens5 il montre l’aporie dans laquelle nous sommes piégés, présente chez Descartes lui-même : <Descartes> soutient que rien ne nous arrive qui n’ait d’abord été préordonné par Dieu, et que nous n’agissons pas moins selon notre libre-arbitre (ce qu’assurément de l’aveu-même de Descartes lui-même, personne ne peut comprendre)6.
La préordination et le libre-arbitre qui nous apparaissent tour à tour, comme en alternance, doivent en réalité être pensées dans une unification qui n’est rien d’autre que celle de la nécessité de la nature. S’il y avait préordination, il faudrait un Dieu transcendant (ayant préalablement décidé des destins, donc pas libre de faire des choix, soit dit en passant). Mais, précisément, le Dieu de Spinoza n’est pas transcendant. Deus sive natura. Dieu, c’est-à-dire la nature.
Pour comprendre ce que dit Spinoza (2e étape), il faut avoir à l’esprit ce qu’il entend par le terme de puissance. Rien à voir avec celle d’Aristote qui fait de la puissance un possible qui ne demande qu’à s’actualiser, pour être en acte. Cette opposition entre puissance et acte n’existe pas chez Spinoza. Toute la puissance de Dieu, c’est-à-dire de la substance dont nous sommes des modes, des manières d’être, est en acte. En somme, il s’agit d’évacuer l’idée que les choses auraient pu être différentes.
Pour Spinoza, la puissance n’est pas l’expression d’une essence première dont elle dépendrait. C’est le contraire : la puissance est ce par quoi une chose définit son essence. (Les existentialistes n’ont rien inventé). Et cette puissance ne se manifeste pas seule : elle est étroitement dépendante des rapports avec les autres choses singulières. En somme, il n’y a pas de rapport d’essence indépendant d’un rapport causal. Et c’est peut-être là que réside la plus grande originalité de la pensée de Spinoza : l’existence des choses est éternellement nécessaire, et il est possible de les changer, parce qu’il faut concevoir les causes comme des modes de la nécessité. C’est toute la subtilité de l’Ethique : on peut modifier une essence non comme un simple accident, mais comme une modalité inhérente à l’essence. Rien, pas même Dieu, n’est donné antérieurement à ce qui se produit. Il est l’acte même de produire dans tout ce qui se produit. Le déterminisme de Spinoza, loin de s’abandonner à l’ordre infini des causes, constitue une méthode d’appropriation des effets : en connaissant les causes, nous avons le pouvoir d’orienter la nécessité7. Nous voici, grâce à Spinoza, sortis du paradoxe dans lequel nous sommes pris dans toutes les réflexions sur le rapport entre déterminisme et liberté.
« Les hommes se croient libres pour la seule cause qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. Comprise adéquatement, cette phrase nous dit que nous ne nous sentons jamais plus libres que lorsque nous sommes ignorants des causes qui motivent notre action. C’est évident puisqu’alors les rapports de nécessité, de causes à effets, nous échappent. Mais, précisément, nous pouvons être conscients de ces causes, c’est-à-dire des nécessités de la nature et de ses lois – ce qui constitue une forme de liberté – et nous pouvons par-là être les causes adéquates de nos actions, jouant notre partition dans ce grand chaos organisé qu’est l’interaction des choses singulières entre elles et la dynamique des causes et des effets.
La 3e objection porte sur la notion de conatus, soit cet effort de chaque chose singulière à persévérer dans son être. “Ne sommes-nous pas quelquefois capables de nous sacrifier pour quelqu’un ou quelque chose ?” objecte M. Eltchaninoff. Je ne vois pas qu’il y ait là matière à objection : se “sacrifier” peut, précisément, constituer la meilleure option qu’on ait choisie pour donner forme à notre puissance.
On passera ici rapidement sur la 4e objection, qui mériterait sans doute mieux, celle du problème du mal. A la suite de Platon8, pinoza, dans une de ses réponses à Willem van Blyenberg9 insiste sur le fait que ce que nous appelons le mal est le fruit d’un défaut de connaissance : (...) Vous demandez si le voleur et le juste sont également parfaits et heureux. Je réponds non. Car, par juste, j’entends quelqu’un qui désire avec constance que chacune possède ce qui est le sien. Ce désir, dans mon Ethique (non encore publiée), je démontre que chez les probes, il naît nécessairement de la claire connaissance qu’ils ont d’eux-mêmes et de Dieu. Et puisqu’un désir de ce genre, le voleur n’en a pas, c’est nécessairement qu’il lui manque la connaissance de Dieu et de lui-même, c’est-à-dire la principale chose qui fait de nous des hommes.”
1 Uber Gewissheit, Surkamp Taschenbuch 343 « Si je veux que la porte tourne, il faut que les gonds soient fixes” De la Certitude,
2 Ethique III, prop. 2, scolie
3 Spinoza, Méthodes pour exister (anc. Exister, Méthodes de Spinoza), CNRS, 2010. Une œuvre magistrale incontournable pour éclairer l’Ethique de Spinoza
4 Maxime Rovere : Spinoza, Méthodes pour exister, p.1
5 Lettre 43 de Spinoza, Correspondance, éd. De maxime Rovere, GF, 2010
6 Référence de Spinoza à Descartes, Principes de la philosophie, I, 39
7 Maxime Rovere, Spinoza, Méthodes pour exister, p.35
8 “Personne ne fait le mal volontairement”, Gorgias.
9 Spinoza, Correspondance, lettre 23, p.181