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Donald Trump vu par Etienne de La Boétie (1530-1563)

Donald Trump vu par Etienne de La Boétie (1530-1563)

Les courtisans

Frénétique effroi

La frénésie de publications d’articles et de diffusions d’émissions sur Trump, ses déclarations, ses décisions, ses provocations, ses menaces, ses projets fantaisistes et indécents, n’a d’égal que la pluie de décrets dégainés par l’administration du président des Etats-Unis depuis son investiture, le 20 janvier dernier. L’angle choisi par les médias tente d’éclairer la situation intérieure des Etats-Unis, la légalité des actions du Président, le diagnostic de sa personnalité, les risques d’une politique qui vise la destruction des institutions au mépris déclaré de la Constitution. Sont scrutées et commentées sans fin les conséquences d’une politique ouvertement sans scrupules pour le reste du monde et d’abord pour l’Europe, vieille maîtresse qui se découvre brusquement sans généreux mentor. Le ton favorisé par la presse et les plateaux TV est, lui, plus uniforme, déclinant toute la gamme de l’indignation, de la stupéfaction, de la sidération quand il s’agit d’évoquer la volonté décomplexée d’extension des Etats-Unis sur le reste du monde, leur rapprochement avec un ennemi que – parce qu’on n’a rien vu venir ces quarante dernières années - on pensait atavique, la manière présidentielle hostile de traiter les alliés d’hier. On ironise – de moins en moins- sur les saillies de Donald Trump, et il fait – de plus en plus - peur. 

Cette agitation médiatique cache à peine notre fascination pour ce qui est en train de se passer outre atlantique. « Tout le monde est dans l’ivresse de l’hyper-puissance de Trump en tant qu’individu magique », résume Olivier Todd1, ce qui n’est pas une surprise puisque c’est exactement le but recherché de cette politique spectacle : nous fasciner. Trump transforme sa stratégie de destruction des institutions démocratiques en grand show via les réseaux, si bien que, tant ses opposants par leur indignation que ses soutiens par leur admiration, alimentent le spectacle au quotidien2.

  « Tout le monde est dans l’ivresse de l’hyper-puissance de Trump en tant qu’individu magique. »

La séduction du serpent

Il y a, chez Trump, une puissance de séduction qui tient à ce que la personne a entièrement pris le pas sur la fonction. Les illustrations de ce constat sont légion mais il suffit d’en évoquer un seul : D. Trump a refusé de signer les accords de transition qui l’obligeraient à honorer les engagements pris par son prédécesseur. La zone grise ouverte par cette situation inédite lui permet par ailleurs de lever des fonds en toute opacité3. Qui aurait pu imaginer une pareille rupture dans la pérennité d’un état démocratique ? Comment se fait-il que, mus par des sentiments très variés et même contraires, nous soyons hypnotisés, comme des mangoustes, par le regard froid et immobile du serpent ? Trump ne cille pas quand il provoque, quand il refait le monde à sa manière, faisant fi des accords internationaux, et pire, au mépris de l’évidence et de la bonne foi.

« Le tyran impose sa subjectivité comme objectivité – ce qui est proprement la définition philosophique de la terreur4. »

« Washington est devenu la cour de Néron : un empereur incendiaire, des courtisans soumis et un bouffon sous kétamine chargé de l’épuration de la fonction publique5. »

Plus direct encore : « Trump marche dans les pas d’Hitler : un putsch avorté, de fausses informations, une menace d’Anschluss sur son voisin, des techniques d’intimidation, refus de suivre les décisions des juges, poursuite des opposants politiques, etc6. »

On se tourne vers l’histoire et ses grandes figures pour identifier les invariants d’une actualité incompréhensible. Qu’est-ce qu’un tyran ? Qu’est-ce qu’un régime tyrannique ? Qu’est-ce qui nous lie à lui ? Comment est-ce qu’on fait malgré nous système avec celui qui nous menace ? 

Qu’est-ce qu’un tyran ? Qu’est-ce qui nous lie à lui ? Comment est-ce qu’on fait malgré nous système avec celui qui nous menace ?

Etienne

Etienne de la Boétie (1530-1563) a écrit entre 16 et 18 ans un texte qu’on retrouve en vitrine à chaque moment politiquement sensible, un texte d’une quarantaine de pages intitulé Discours de la Servitude volontaire, un oxymore pour enquêter sur la fascination qui paralyse le peuple face au tyran : « c’est, en quelques pages, l’histoire complète de la tyrannie : car si les noms et les formes changent, le fonds ne varie point ; il se représente invariablement le même à toutes les époques, dans tous les pays7  » commente Lammenais dans sa présentation du Discours de la Servitude volontaire en 1835. Il y a bien eu des publications antérieures : Montaigne, l’ami de toujours, (parce que c’était lui, parce que c’était moi) possédait le manuscrit original – introuvable aujourd’hui --, ayant hérité de la bibliothèque de La Boétie à la mort prématurée de ce dernier. Deux copies en avaient été réalisées, disparues pendant des siècles puis retrouvées au milieu du XIXe. Montaigne avait renoncé à publier le Discours en même temps que la première édition de ses Essais, en 1580 : Le Discours sentait la poudre en cette période où la tyrannie était aussi bien politique que religieuse. Pour illustration, un des professeurs de La Boétie à l’Université d’Orléans, également conseiller au parlement de Paris, Anne de Bourg, avait été pendu et brûlé (on n’est jamais trop sûr…) sur les ordres d’Henri III pour avoir osé réprouver les persécutions contre les Huguenots. Montaigne avait motivé son renoncement à publier les écrits politiques de La Boétie : « la façon<est> trop délicate et mignarde pour les abandonner au grossier et pesant air d’une si malfaisante saison8. » 

Le Discours de la servitude est un texte qui ressurgit régulièrement « quand s’amorce une crise sociale ou quand s’aggrave la tourmente politique9 » Dans l’édition de 1792 de Les Chaînes de l’esclavage, Jean-Paul Marat s’en inspirera d’ailleurs tellement qu’on aura raison de parler de plagiat. La seconde guerre mondiale, à son tour, a été l’occasion de nombreuses nouvelles éditions du Discours.

Donald en Néron

Portraiturant le tyran, La Boétie a pensé au même despote que Claude Malhuret : Néron, figure décidément exemplaire du despote. Il y a en a de trois types, nous dit-il. Les premiers viennent au pouvoir par élection du peuple, les seconds par la force des armes, les derniers par succession de race. Pas de différence entre eux, au bout du compte : « Quant à celui qui tient son pouvoir du peuple, il semble qu’il devrait être plus supportable. ». Nenni. « (…) car s’ils arrivent au pouvoir par des moyens divers, leur manière de régner est toujours à peu près la même10. » Dans tous les cas, le tyran, menteur, manipulateur, sans foi ni loi, « dénature l’autorité souveraine : au lieu de gouverner, il se veut le maître ; au lieu d’assumer un office de commandement, il s’arroge un pouvoir de fait ; au lieu de remplir un devoir, il s’attribue tous les droits (…) pour arriver à ses fins, le tyran use de tous les moyens11. »

Dans tous les cas, le tyran, menteur, manipulateur, sans foi ni loi, « dénature l’autorité souveraine : au lieu de gouverner, il se veut le maître ; au lieu d’assumer un office de commandement, il s’arroge un pouvoir de fait ; au lieu de remplir un devoir, il s’attribue tous les droits.

Trump en habits de tyran s’assied sur toutes les règles de commerce décidées à l’international, s’allie aux ennemis d’antan, harcèle les alliés, cautionne la mise à pied de centaines de milliers de fonctionnaires et la fermeture de services importants pour le pays et le reste du monde12. Sous couvert de rationalisation des moyens et de recherche d’efficience, le tyran sape les fondements mêmes de la démocratie américaine et bouleverse les règles, les valeurs et les principes des autres pays. Le multilatéralisme n’est manifestement pas sa tasse de thé (le tyran ne travaille que pour lui). Le plus saisissant est de constater la méthode de démantèlement, de destruction, de pulvérisation d’acquis légaux et politiques élaborés au fil des siècles. Les annonces hostiles tous azimuts, les ordres et les contrordres, les déluges de décrets qui paralysent une administration pas du tout câblée pour faire face à une tourmente qui change de directions plusieurs fois par jour, mettent en danger réel l’appareil d’Etat. Comme le planifiait Steve Bannon, artisan de la première victoire de Trump : « Il faut inonder la zone (Flood the zone). Chaque jour, on les frappe avec trois choses. Ils mordront à l'une d'entre elles, et on fera passer tout le reste. Bang. Bang, Bang13. » On détruit, on fracasse, on inonde. Vite, vite, selon la recette éprouvée des barons de la Silicon Valley : Move fast and break things. Le but, presque ouvertement avoué, est de saboter l’Etat accusé de tous les maux, de mettre à terre les institutions inutiles à la concurrence industrielle et commerciale pour développer des technologies de suprématie et de contrôle (gouvernance par intelligence artificielle, conquête de planètes, transhumanisme). Le temps n’est plus très éloigné où on cessera de qualifier Le Meilleur des mondes de roman dystopique, « roman d’anticipation » pourrait suffire.

Vite, vite, selon la recette éprouvée des barons de la Silicon Valley : Move fast and break things.

Le tyran ne craint pas de se faire passer pour un Dieu. L’obéissance ne suffit pas. Il lui faut la dévotion. « Dieu m’a sauvé pour une raison, sauver notre pays » susurre D. Trump dans son discours de remerciement aux électeurs. « Les tyrans se couvraient volontiers du manteau de la religion et s’affublaient autant que faire se peut des oripeaux de la divinité pour cautionner leur méchante vie14. » Les supporters du tyran ne sont pas en reste : « le peuple a toujours ainsi fabriqué les mensonges pour y ajouter une foi stupide15. »

Le danger – devenu une quasi-certitude aujourd’hui – tient essentiellement au fait que D. Trump malmène en tous points le propre du politique : sa gouvernance relève du privé plus que du bien public, il assimile sa personnalité au pouvoir qu’il exerce alors que, par essence, « le pouvoir de l’Etat transcende la volonté individuelle de ceux, hommes ou assemblées, qui sont appelés à commander16. » En bref, pour la Boétie, « le pouvoir politique n’est pas une maîtrise et l’autorité de l’Etat n’est pas une domination17. » C’est bien la vision d’un précurseur de nos démocraties modernes, dont on mesure aujourd’hui qu’elles ne sont pas acquises à jamais. 

Les assujettis

Plus que par le tyran lui-même, La Boétie est à vrai dire intéressé par les assujettis et par ce qui fait système entre eux et lui. « Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a de pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire18. » Qu’est-ce qui pousse une masse à plier devant un tyran ? La Boétie identifie trois causes. La première raison de la servitude des peuples est l’habitude, qui joue un rôle néfaste en altérant la nature première de l’homme qui est de vouloir être libre. « Il est incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de sa liberté qu’il lui est impossible de se réveiller pour la reconquérir ; il sert si bien, et si volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté mais bien gagné sa servitude. (…) l’habitude nous forme toujours à sa manière, en dépit de la nature19. » La Boétie recourt volontiers à des comparaisons naturelles pour faire sentir ce qui est en jeu : « Voilà ce qui arrive aux plus braves chevaux qui d’abord mordent leur frein, et après s’en jouent qui, regimbant naguère sous la selle, se pressent maintenant d’eux-mêmes sous le harnais et, tout fiers, se rengorgent sous l’armure20. » Tout est dit du processus de domestication des individus qui parviennent à tirer fierté de leur état.

Le peuple sert si bien, et si volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté mais bien « gagné » sa servitude.

La deuxième cause de l’état de servitude tient à la dénaturation des gouvernants qui, on l’a vu, quelle que soit la manière dont ils sont parvenus au pouvoir, finissent par corrompre leur rapport à la fonction, inférant par là un phénomène de boule de neige pervers dans toute la société : « ceux qui sont élus par le peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme leur proie, les successeurs comme un troupeau d’esclaves qui leur appartient par nature21. »

« Dans son odieuse psychologie, le tyran laisse enfin place à la flatterie et au chantage22. » La force du chantage est de contraindre par la peur. La flatterie, elle, prend la forme des honneurs et des privilèges distribués çà et là qui font le prestige, donc la fierté. Cette flatterie passe aussi par une recette ancienne que Juvénal a si bien synthétisée au vers 81 de la Satire X qu’elle est encore d’usage : Panem et circenses, du pain et des jeux. « Ça fera une bonne télévision », lâche Trump à l’issue de sa rencontre avec un Zelenski malmené sous les yeux de toute la planète. « Le théâtre, les jeux, les farces, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté ravie, les outils de la tyrannie23. »

Tout est show dans la pseudo politique en cours : les outrances estomaquantes, les promesses délirantes, les grossièretés, les mensonges, les bêtises crasses qui amusent la galerie, les menaces envers les fonctionnaires qui ne pensent pas comme lui, les pays voisins ou alliés qu’on promet de dévorer. « Plus les tyrans pillent, plus ils exigent ; plus ils ruinent et détruisent, plus on leur fournit, plus on les sert. Ils se fortifient d’autant, deviennent de plus en plus frais et dispos pour tout anéantir et tout détruire24. » Les tyrans sont à l’image du feu : « comme le feu d’une petite étincelle grandit et se renforce toujours, et plus il trouve de bois à brûler, plus il en dévore25. »

Mélange étrange de clownerie et de terreur qui fascine et asservit. 

Les courtisans

 « J’en arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie (…) ce ne sont pas les gens à cheval, les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran, mais toujours (on aura de la peine à le croire d’abord, quoique ce soit l’exacte vérité) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui soumettent tout le pays. Il en a toujours été ainsi : cinq ou six ont l’oreille du tyran et s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ils ont été appelés par lui pour être leurs complices (…) ces six en ont sous eux six cents, qu’ils corrompent autant qu’ils ont corrompu le tyran. Ces six cents en tiennent sous leur dépendance six mille, qu’ils élèvent en dignité. Ils leur font donner le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers afin de les tenir par leur avidité ou leur cruauté26. »

J’en arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie.

La stratégie pour s’entourer de courtisans dévoués est à l’œuvre chaque jour : l’éviction d’un Peter Strozk, directeur du contre-espionnage au FBI entre 2015 et 2018 et viré pour avoir enquêté sur les liens entre Trump et sa garde rapprochée avec la mafia russe en illustre la face excluante. La nomination de juges fédéraux favorables à Trump, en place à vie, tous membres du think tank Foundation heritage27 ou de l’AFPI28 obéit au nécessaire noyautage des institutions qui doivent être mises au service du tyran. En plus de ces organisations actives autour de D. Trump, se sont regroupés les « barons de la tech », pour la plupart grands donateurs de la campagne. Ils ont beaucoup fait parler d’eux pour leur présence alignée lors de la cérémonie d’investiture. Le fait qu’Elon Musk soit à la fois l’un des plus puissants innovateurs des nouvelles technologies et le bras armé de la purge institutionnelle, met de facto les données étatiques au service de ses entreprises privées.

Les courtisans de D. Trump font partie des individus les plus riches et les plus puissants de la planète. On vient de leur donner les clés du pouvoir pour que s’estompe la séparation entre l’Etat et sa mission publique d’avec les intérêts privés d’entreprises colossales. Les courtisans sont les tyrans de nouveaux courtisans, à perte de vue… « C’est ainsi que le tyran asservit les sujets les uns par les autres29. » 

« En somme, par les gains et les faveurs qu’on reçoit des tyrans, on en arrive à ce point qu’ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels la tyrannie profite, que ceux auxquels la liberté plairait30. »

Se défaire du tyran

C’est de liberté qu’il est question à chaque page du Discours de la servitude volontaire, une liberté naturelle, qui annonce celle de Rousseau. Liberté et égalité figurent au fronton de sa pensée sans qu’il soit besoin de la définir vraiment : « A vrai dire, il est bien inutile de se demander si la liberté est naturelle, puisqu’on ne peut tenir aucun être en servitude sans lui faire tort : il n’y a rien au monde de plus contraire à la nature, toute raisonnable, que l’injustice. La liberté est donc naturelle ; c’est pourquoi, à mon avis, nous ne sommes pas seulement nés avec elle, mais aussi avec la passion de la défendre31. »

C’est pourtant bien avec ce programme de libération de la mainmise des élites (mais pas de celles de la tech), et d’une administration compliquée et asservissante que D. Trump s’est fait élire.  Un tyran promettant le retour des libertés ? De quel côté est donc la contrainte ? Qui, dans le cas présent, est le plus à même d’être garant de cette liberté ? 

La nature de l’homme est d’être libre et de vouloir l’être32

Notre monde est complexe et les interdépendances, sur une planète globalisée comme la nôtre, très embrouillées. Face à cette inextricable intrication des interactions33 l’éclairage de Timothy Snyder, professeur à l’Université de Yale, historien, spécialiste de l’histoire de l’Europe centrale et de l’est, auteur d’ouvrages remarqués sur la tyrannie et la liberté34 est éclairant. 

Il y a deux formes de liberté, nous explique-t-il : la liberté négative, qui est, au fond, résistance à une contrainte extérieure et la liberté positive, passablement plus exigeante, qui vise à déterminer ce qui est nécessaire pour qu’une personne se sente réellement libre. En clair, l’absence d’oppression n’est pas suffisante pour définir la liberté. Exercer une liberté négative, c’est simplement dire ce à quoi on s’oppose et qui par définition est déjà présent, indépendamment de nous et agir en opposition. Prétendre à une liberté positive, en revanche, c’est se poser la question de ce qu’on défend et qui est soit à inventer soit à reconquérir sous une forme nouvelle. La liberté négative repose sur un modèle issu de la physique classique qui offre un cadre conceptuel simple et séduisant : l’individu y est assimilé à un objet physique prévisible, ses intérêts sont quantifiables, ses désirs sont mesurables, explique T. Snyder. C’est un peu la liberté de la boule de billard, dont les mouvements se limitent à un jeu de forces mécaniques35. Les individus y sont la version la plus prévisible et conventionnelle d’eux-mêmes, état de fait largement renforcé par internet et les réseaux sociaux qui limitent notre environnement psychique et culturel en nous faisant sans cesse évoluer dans le même environnement, ou vers ce que les décideurs voudraient nous faire rencontrer. « Les réseaux sociaux fabriquent une caricature de nous-mêmes à laquelle nos clics finissent par nous conformer36. »

On aura reconnu dans cette liberté négative ce que les agendas plus ou moins explicites de Trump et des techno-césaristes37 s’attachent à mettre en place. L’Etat est ce qu’il faut affaiblir à l’extrême, tout en favorisant un cadre où internet nous assujettit à une réalité parallèle. Nous sommes tous, individus et entreprises, devenus les serfs des techno-césaristes, les cloudalistes comme les nomme Yanis Varoufakis : « Dans le fief du cloud, les entreprises rétribuent J. Bezos pour agir en vassales38. » 

Cet assujettissement globalisé, mondial, taille XXL, La Boétie ne pouvait évidemment le soupçonner : « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres » déclarait-il. Impératif prometteur et encourageant, quoique difficile à concrétiser dans un monde où le virtuel s’est inextricablement intriqué au réel.

Briser les chaînes

A défaut de se libérer intégralement (qu’est-ce qu’une telle expression pourrait d’ailleurs signifier pour nous, êtres sociaux ?), comment retrouver les voies d’une liberté qui ne soit pas seulement celle du rejet et de l’opposition, mais qui soit celle d’une liberté positive qui nous réinvestisse comme sujet : « Si l’on ne conçoit pas la liberté comme un processus de développement, d’épanouissement, de dépassement de soi, on finit inévitablement par se limiter à une posture purement réactionnaire. Ce vide conceptuel entraîne ensuite une dérive inquiétante, car si l’on conçoit la liberté comme une simple opposition, pourquoi la limiter à l’Etat ? Il ne suffit pas de se contenter d’une opposition réactive. Il faut proposer une alternative positive39. » L’Europe, confiante depuis 80 ans dans le soutien des Etats-Unis, découvre aujourd’hui qu’elle s’est laissé asservir. 80 ans, c’était plus qu’il n’en faut pour en prendre l’habitude. « Car, à vrai dire, s’approcher du tyran, est-ce autre chose que s’éloigner de sa liberté, et, pour ainsi dire, embrasser à deux mains sa servitude40 ? »

Pour retrouver cette voie créative, responsable, libre, il faut autant que possible renouer avec la notion de vérité. Quand bien même elle n’est qu’une construction humaine ou une question de perspective, il n’en demeure pas moins qu’il y a des faits qui sont vrais et d’autres qui ne le sont pas. Apprendre à produire des faits, vrais, vérifiables, qui tiennent compte de la complexité des interactions, c’est évidemment pas mal plus difficile que de donner des coups de gueule à la cantonade, ou de pleurer en découvrant que maintenant nous sommes seuls41, mais c’est une tâche indispensable, à la croisée entre l’éthique et l’éducation. Une presse de qualité (qui contribue vraiment à établir les faits et pas seulement à déplorer et envenimer le terrain pour vendre plus de papier), une recherche scientifique sérieuse et qu’on respecte ainsi qu’un système éducatif solide sont les trois piliers de cette reconquête42. Tout ce que les tyrans détestent, en somme : « Le grand Turc s’est bien aperçu que les livres et la pensée donnent plus que toute chose aux hommes le sentiment de leur dignité et la haine de la tyrannie. Je comprends que, dans son pays, il n'a guère de savants ni n’en demande43. » 

« Il <se trouve toujours des gens qui> sentent le poids du joug et ne peuvent se retenir de le secouer, qui ne s’apprivoisent jamais à la sujétion (…) ceux-là, ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant (…) se remémorent les choses passées pour juger le présent et prévoir l’avenir. Ce sont eux qui, ayant d’eux-mêmes la tête bien faite, l’ont encore affinée par l’étude et le savoir. Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et bannie du monde, l’imaginent et la sentent en leur esprit, et la savourent. Et la servitude les dégoûte, pour si bien qu’on l’accoutre44. »

Puissent-ils être nombreux.

1 Au micro de Vincent Roux, le 6 janvier 2025, Points de vue, Le Figaro. 
2 Quasiment archétypique à cet égard la conclusion de D. Trump à l’issue de la rencontre avec Zelenski : « ça fera de la bonne télévision ». La rencontre télévisée elle-même est archétypale. On peut bien s’indigner de ces propos : si on n’était pas devant l’écran du direct, on l’a, presque fatalement, visionnée après.
3 https://www.sismique.fr/post/lesarchitectesduchaos-peter-thiel
4 Simone Goyard Fabre, présentation du Discours de la servitude volontaire d’Etienne de la Boétie, GF 2016
5 Discours du sénateur Claude Malhuret au Sénat le 5 mars 2025
6  Jacques Attali au micro de BFMTV le 8 mars 2025. https://www.bfmtv.com/international/jacques-attali-je-ne-dis-pas-que-donald-trump-est-hitler-mais-il-y-a-des-paralleles_VN-202503080382
7 Cité par Simone Goyard Fabre, op.cit.
8 Simone Goyard Fabre, op.cit.
9 Simone Goyard Fabre, op.cit.
10 La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1001 nuits
11 Simone Goyard Fabre, op.cit.
12 L’USAID (Agence gouvernementale pour le développement international), le NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration), les services du Trésor, de l’Agriculture, etc. 
13
https://www.linkedin.com/pulse/les-architectes-du-chaos-julien-devaureix-uccqf/ retranscription du podcast à écouter sur : https://www.sismique.fr/post/amerique2025-lesarchitectesduchaos. Une remarquable analyse de la situation
14 La Boétie, op.cit.
15 La Boétie, op.cit.
16  Simone Fabre Goyard, op.cit.
17 Simone Fabre Goyard, op.cit.
18 La Boétie, op.cit.
19 La Boétie, op.cit.
20 La Boétie, op.cit.
21 La Boétie, op.cit.
22 Simone Fabre Goyard, op.cit.
23 La Boétie, op.cit.
24 La Boétie, op.cit.
25 La Boétie, op.cit.
26 La Boétie, op.cit.
27 Lobby conservateur, climatosceptique, il a gagné du pouvoir depuis sa création sous la présidence de R. Reagan, ayant été très actif dans les campagnes de D. Trump.
28 The
America First Policy Institute (AFPI), think tank fondé en 2021 pour promouvoir la politique de D. Trump. L’AFPI est à l’origine des centaines de décrets déposés ces dernières semaines. L’AFPI a une grande capacité d’infiltration dans l’administration officielle. Linda Mac Mahon,
29 La Boétie, op.cit.
30 La Boétie, op.cit.
31 La Boétie, op.cit.
32 La Boétie, op.cit.
33 J’emprunte l’expression à Maxime Rovere Le Mal en face, Flammarion 2025, dont le propos n’a rien à voir avec notre thème, (encore que…)
34
Timothy Snyder : On Tyranny, Twenty Lesson from the Twentieth Century, Penguin 2017 / Timothy Snyder : On Tyranny, Twenty Lesson from the Twentieth Century, et On Freedom, Crown, 2024
35 https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/15/je-suis-frappe-par-les-similitudes-entre-les-milliardaires-de-la-silicon-valley-et-les-bolcheviks-les-plus-radicalises-une-conversation-avec-timothy-snyder/
36 Voir note 34
37 Voir note 34
38 Yanis Varoufakis : Les Nouveaux serfs de l’économie, Les liens qui libèrent, 2024
39 Timothy Snyder, voir note 34
40 La Boétie, op.cit.
41 Jacques Attali, interview cit.
42 Timothy Snyder, voir note 34
43 La Boétie, op.cit.
44 La Boétie, op.cit.

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